Petit coeur âgé de 8 mois

Que suis-je, qu’un bout d’humain sur ton chemin. Quelle chance de me voir confier ton amour. Toi qui n’est qu’un petit bout de chatte balayée par la vie en à peine quelques mois. Ecrire, parce que tu m’as confié ton histoire, parce que mon âme pleure tout ce que je sais de vos malheurs, tous ceux qui souffrent de tant de douleurs physiques et d’immenses délabrements mentaux également. Quand je ne peux plus supporter ce trop plein, alors je le confie au papier, dans l’espoir de jeter une bouteille à la mer, et peut être de modifier le cours du temps pour une autre âme perdue comme toi. Comme toi, mon petit chat, tout de noir vêtu. Je te vois. Toi tu ne vois pas… tu me sens, tu m’embrasses, tu te loves dans mon cou et me ronronne tout ton bonheur, mais tes yeux reflètent l’immensité de ton malheur passé. Je te vois mon petit chat. Mais Toi, tu ne vois pas. Tu es née en Crète. Alors que fais tu là ? Petite chatte née dans la rue comme combien de milliards de milliards dans le monde entier… une femelle non stérilisée… blablabla nous passerons sur cette éternelle répétition… et boum des chatons… laissés pour compte… oui le chat est un animal domestique et non sauvage, vivre près de l’humain sans aucun qui prenne soin de soi est une condamnation à l’accumulation de maladies, d’accidents et de détérioration de son état de santé…. Quelle pouvait être ton espérance de vie… tu auras eu 4 mois pour tester la pseudo liberté, vouée à une mort certaine. Tu as débuté par une maladie virale la plus répandue, un coryza, qui a tenté de dévoré ton œil droit. Mais tu as résisté, et survécu, courageuse battante que tu es. Et en l’espace de quelques semaines c’est à l’accident fatal que tu as résisté. Un bus… en pleine tête. Mon pauvre petit chat. Je te vois. Mais Toi tu ne vois pas. Quelle douleur tu as du ressentir ces quelques mois de vie, la douleur chronique d’une maladie qui ronge tes chairs, et le choc brutal et sans pitié d’un accident. Et toi, tu as tenu bon. Alors ta bonne étoile s’est enfin réveillée et a mis sur ton chemin le début d’une incroyable chaine humaine. Ramassée dans la rue, te voilà secourue. Traumatisme crânien, hématome impressionnant et œil gauche anéanti. Une association te prend en charge et t’opère en urgence, l’énucléation de l’oeil gauche est inévitable. Mais que faire de toi avec ton œil droit en si piteux état. Tu es en Crète, les soins médicaux vétérinaires sont limités. Alors la chaine humaine s’affole et décide pour toi un rapatriement dans une contrée mieux équipée. Mais on ne voyage pas comme cela, quand on est un petit chat. Il te faut des papiers, des vaccins, une attente, longue mais nécessaire pour une arrivée en bonne et due forme, impossible de craindre pour toi une euthanasie pour défaut d’identité ! Et te voilà… toute petite chatte dans un avion pour la Belgique. Petit bout de chatte est arrivée, mais a perdu l’usage de ses deux yeux. Et me voilà qui tombe sur toi, petite chose tremblante et miaulant tout ton désarroi. Je te vois mon petit chat, mais Toi tu ne vois pas. Alors je repars avec toi dans mes bagages vers la France, pour te suivre jour après jour et tenter de sauver cet œil droit. Après une acclimatation à ta nouvelle condition, être ma protégée c’est accéder au confort, mais également partager son intimité avec une ribambelle d’autres âmes jadis égarées. Après quelques jours donc, car tu es extraordinairement volontaire pour accéder au bonheur de couler des jours heureux, nous allons t’opérer. Ouvrir tes paupières soudées par la maladie et l’accident, et découvrir si ce globe droit existe et t’offrira la chance de fonctionner. Les nouvelles sont mitigées, les paupières ont pu être reconstruites comme il faut, et ton œil… il est bien là sous la chair de paupière, mais le virus a fusionné les tissus conjonctivaux à la cornée, et elle reste opaque malgré le débridement chirurgical. Une deuxième intervention sera prévue avec un microscope chirurgical, tu n’auras pas fait tout ce chemin pour rien…, et les tissus de plus en plus débridés. Oh oui je te vois mon petit chat, mais Toi tu ne vois pas. A force de gouttes et d’amour, ton œil s’ouvre bien, ta cornée est opaque mais presque libérée, tu finis par voir la lumière vive… ce sera notre plus beau et notre dernier résultat. Les contours et les formes, les couleurs et les éclats, tu ne les verras pas. Tu ne verras jamais plus la beauté du paysage, mais chaque jour tu me montres à quel point ton coeur me vois bien. Ton esprit est vif, tes sens aiguisés, et tes yeux tu en as fait le deuil depuis longtemps, tu n’en as plus besoin. Tu visites chaque pièce sans une once de peur, tu mémorises chaque endroit et tu cours, tu sautes, tu attaques, tu chasses, tu voles, tu suis les oiseaux, tu joues à cache cache avec tout animal qui passe par là, tu ne rates jamais le meilleur endroit pour venir te lover, tu ronronnes à la moindre caresse, tu nous parles toute la journée, tu connais ton petit coin à toi par coeur, et n’arrête jamais de visiter les nouveaux lieux proposés, et jamais, jamais, je ne ressens la moindre tristesse. J’essaie de l’absorber entièrement mais finalement tu n’en as plus besoin. Je te vois mon petit chat, et Toi tu vois encore mieux que moi. Tu t’es reconstruite en quelques semaines, de manière tellement impressionnante, sans faille, sans garder aucune blessure. Quand nous il nous faut des années pour surmonter un traumatisme. Aujourd’hui tu as huit mois, tu as déjà vécu cinq vies, et tu es là, heureuse tout simplement. Je ne connaitrais jamais la couleur de tes yeux, mais je vois la gaieté de ton coeur, et la force de ton esprit, et tout en toi mon petit chat me donne la foi. La foi en une humanité qui sous la destruction et le mépris se bat pour des petites âmes comme toi, je ne suis qu’un petit bout comme toi, mais tous les jours je te vois, et je vois la force de notre petite armée. D’un bout à l’autre du monde, se retourner sur un être blessé, essayer, ne pas abandonner, et faire partie de miracle comme celui de ton bonheur, c’est ce qui me donne la force de continuer, ne pas essayer d’oublier toute la souffrance que nous côtoyons, mais puiser dans notre bonté pour changer les choses. Et si chacun y met du sien, je pourrais continuer à raconter d’autres histoires comme la tienne, car l’important c’est que tout finisse bien. Les cicatrices font partie de la vie, je suis fière de te voir bâtir ta vie et ton bonheur sur les tiennes, et même comme si de rien n’était. Je te vois mon petit chat, et Toi, tu vois, le monde est à toi. Ce soir, couchée sur mes bras pendant mes doigts tapent ton histoire, tu te joins à moi pour écrire un grand Merci à toutes les âmes humaines qui se sont battues pour toi. Le combat est brillamment réussi. Merci – Merci – Merci.

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